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25 juillet 2022

10 min

Faire émerger les talents dans votre collectif à la manière des célèbres scenius

Quel point commun existe-t-il entre les fameux ateliers florentins de la Renaissance, et un collectif de freelances ?

La comparaison est osée, mais vous allez voir qu’elle est plus réaliste qu’il n’y paraît. Bien que très différents par de nombreux aspects, ces deux groupes possèdent un point commun déterminant : l’aspect collectif inhérent à leur existence. Et ce n’est pas anodin. 

Le musicien Brian Eno a inventé le mot “scenius” (contraction des mots “scène” et “génie”) pour désigner l’idée suivante : le talent n’émerge jamais dans la solitude, mais se construit et se développe dans un collectif. La figure du génie qui se construit en autarcie est un mythe.

Tirons le fil de cette idée et essayons de voir comment maximiser l’effet “scenius” au sein de votre collectif de freelances.

Comme les artistes de la Renaissance, et si les collectifs de freelances étaient le nouveau lieu de l'émergence du savoir et de la créativité ?

Le talent se relève au sein d’un groupe

Pour commencer la lecture de cet article, je vous propose un petit exercice amusant. Choisissez un créateur qui vous inspire, peu importe sa discipline et son art, et intéressez-vous à sa biographie. Essayez de lire quelques articles sur sa vie et prêtez attention à l’environnement dans lequel il a évolué et s’est forgé.

Dans la majorité des cas, vous allez voir qu’il n’était pas seul. Vous allez remarquer qu’il faisait partie d’un petit groupe composé d’autres créateurs qui se retrouvaient régulièrement pour travailler ensemble. Ou alors, vous allez constater qu’il a vécu à une période et/ou un lieu particulièrement faste et prolifique.

De nombreux exemples de scenius célèbres me viennent en tête. La plus évidente : les grands artistes de la Renaissance italienne, comme De Vinci, Botticelli ou Michelangelo, qui se sont pratiquement tous côtoyés au même moment, à Florence. Je peux aussi vous parler du Paris des années 1920 où se fréquentaient Picasso, Braque, Matisse et Modigliani. De la ville d’Oxford dans les années 1930 qui est devenue un haut lieu de la littérature fantastique anglaise et mondiale, avec Tolkien, C.S. Lewis ou encore Charles Williams.

C’est donc cela une scenius : la rencontre d’un lieu et d’un moment. L’environnement quotidien devient un terreau fertile avec une forte émulation intellectuelle. Ce lieu se transforme alors en un aimant qui attire les créateurs talentueux et ambitieux de l’époque. 

Ce que je trouve fascinant, c’est que les créateurs façonnent leur environnement autant que l’environnement les façonne. La scenius pousse au dépassement et au perfectionnement de chacun ; tout comme chaque nouvel arrivant relève le niveau nécessaire pour se faire une place. 

Un écosystème florissant se crée alors pour conspirer à la réussite des artistes : des lieux pour leur permettre de créer, des commentateurs et critiques pour progresser, des discussions qui favorisent le foisonnement de nouvelles idées, etc. Ils peuvent mutuellement s’appuyer sur leurs travaux pour les prolonger, les affiner ou les détourner.

Leur acte de création n’est plus le fruit d’un créateur marginal, mais devient la norme au sein de ce petit groupe. Dans ce lieu et à ce moment particulier. 

Les collectifs de freelances sont les scenius d’aujourd’hui

Quelle différence entre le freelance qui cherche à rejoindre un collectif et l’artiste qui migre à Florence pendant la Renaissance ? Je n’en vois pas beaucoup. 

Les deux souhaitent s’entourer de pairs pour partager leurs challenges et leurs problématiques quotidiennes. Les deux souhaitent se frotter à des œuvres et des travaux plus ambitieux dans le but de continuer à progresser. Les deux sentent le besoin de baigner dans une forme d’émulation et se placer au centre de l’action.

Certains pourraient me rétorquer de manière cynique qu’un freelance n’a rien à voir avec un artiste. Le freelance effectue des missions dans le but d’obtenir une récompense financière ; tandis que l’artiste, lui, travaille pour la beauté et la noblesse de l’art.

Ce n’est pas tout à fait vrai. N’oublions pas que même pendant la Renaissance, certainement la période la plus faste et riche artistiquement de l’humanité, Léonard De Vinci était obligé de vendre ses services au Duc de Milan. La lettre de motivation qu’il lui a d’ailleurs adressén’est pas sans rappeler le mail de démarchage qu’un freelance pourrait envoyer à un prospect. 

Il me semble également important de noter qu’un freelance n’est pas simplement un agent économique qui souhaite monétiser ses compétences et “faire des missions”.

 

Derrière un freelance, se trouve un artisan attaché au travail bien fait, qui prend plaisir à affiner son art, geste après geste. C’est une notion qui m’est personnellement très chère ; je vois mon écriture comme un craft que je tâche de perfectionner sans cesse. Et c’est la même chose pour le designer qui affine son style. Ou, comme l’explique Paul Graham dans Hackers and Painters, le développeur qui joue avec les lignes de codes comme un peintre joue avec ses pinceaux et les différentes couches de son tableau.

Si l’on repart de notre définition initiale et de nos critères, les collectifs de freelances cochent toutes les cases pour s’apparenter à des mini-scenius. Ils possèdent :

  • Un lieu : un channel Slack, une communauté Discord, un espace de coworking ou une retraite Airbnb ;
  • Un moment : le XXIème siècle qui, grâce à la technologie, permet à n’importe quel individu d’opérer une entreprise individuelle depuis chez lui, à moindre coût ;
  • Une cause commune : des freelances et contributeurs individuels qui collaborent dans le cadre de missions ou de projets acceptés de manière collective.

Si l’on prend encore un pas de recul, on observe d’ailleurs que la somme des mini-scenius que sont les collectifs de freelances forment une scenius plus large. Scenius qui porte d’ailleurs un nom : “la Creator Economy”.

Une nouvelle fois le parallèle avec la Renaissance est saisissant : 

  • Les petits ateliers d’artistes de Florence formaient chacun une mini-scenius
  • Et à un plan macro, ces mini-scenius formaient une scenius beaucoup plus grande : la Renaissance italienne du Quattrocento.

Cinq axes pour créer un effet scenius dans votre collectif

Dans cette dernière partie, je vous propose de faire un pas en avant et d’entrer dans le quotidien d’un collectif de freelances. Essayons de puiser dans les exemples des scenius célèbres de bonnes pratiques pour favoriser l’effet scenius dans votre collectif.

J’identifie cinq axes de travail à votre portée pour que chaque membre de votre collectif s'épanouisse et accélère sa  progression au sein du collectif.

Axe n°1 : Une entente et une appréciation mutuelle

La première chose à souligner est l’importance d’une bonne entente au sein d’une scenius. 

Lorsque vous décidez d’intégrer un freelance dans votre collectif, il ne s’agit pas seulement de valider s’il dispose des bonnes compétences techniques. L’aspect relationnel et le fit, presque amical, est également central. 

Cette bonne entente crée un cadre agréable et familier dans lequel chaque individu ressent l’envie naturelle de s’impliquer. Elle constitue la fondation de votre collectif et va ensuite faciliter tous les axes suivants. 

Axe n°2 : Un environnement qui valorise le partage de connaissances et de compétences

Ce n’est pas parce que plusieurs freelances travaillent ensemble qu’ils vont forcément se nourrir les uns des autres. Il est possible de se retrouver dans une situation où chacun travaille dans son coin et fait ce qu’on lui dit de faire. Sans regarder comment avancent les autres.

C’est donc le rôle du collectif de créer des moments qui encadrent et orchestrent les échanges de connaissances. Les compétences individuelles de chacun doivent être mises en commun de sorte à augmenter l’intelligence collective du groupe.


C’est d’autant plus important dans le cadre d’un collectif où plusieurs freelances aux compétences différentes travaillent ensemble. Le freelance designer a besoin de comprendre les fondamentaux du développement pour bien collaborer avec le freelance dev. Tout comme le freelance en marketing a besoin de bien comprendre le job du commercial.

Pour un freelance, le collectif est une très bonne source d’apprentissage dans la mesure où il peut progresser sur tous les aspects :

  • De manière verticale, sur sa compétence pure, en côtoyant d’autres freelances qui utilisent des approches différentes et complémentaires ;
  • De manière horizontale, sur les enjeux business et les autres métiers périphériques qui composent le collectif et avec qui il doit collaborer.


Une scenius florissante est un collectif qui place l’apprentissage au centre de sa culture. 

Axe n°3 : Une compétition saine entre les membres 

Une bonne scenius est également un groupe qui cultive l’ambition et la volonté de dépassement de chacun. Chaque mission est alors vue comme une nouvelle opportunité de franchir un palier et d’impressionner les autres membres. 

 

Ce sentiment de compétition pousse chaque personne à repousser les limites de ses compétences et tire le groupe vers le haut dans son ensemble. Il peut d’ailleurs être gamifié et récompensé à la manière de ce qui pourrait être fait dans un collectif organisé sous forme de DAO.

Et pour que ce sentiment puisse exister de manière saine et positive, l’appréciation mutuelle des membres est indispensable (axe n°1).

Axe n°4 : Une tolérance pour la nouveauté

Toujours dans cette optique de progression, une bonne culture doit laisser chaque individu expérimenter librement, sans crainte de conséquences négatives. 

La créativité et les nouvelles idées émergent très souvent à la frontière des idées existantes. Pour atteindre cette frontière, les artisans freelances ont besoin d’oser prendre des libertés avec ce qu'ils savent déjà. Ils ont besoin de savoir qu’ils vont pouvoir emprunter des chemins différents de ceux qui sont déjà bien connus, sans risque d’être critiqués ou mal vus.

Mieux, cette prise de risque doit être encouragée comme le signe d’une tentative de dépassement de l’état de l’art. En reconnaissant que cela ne va pas marcher dans la majorité des cas, mais en ayant également en tête que cela peut tout changer si cela fonctionne. 

Axe n°5 : Un lieu pour se rassembler

Le dernier point porte sur l’importance d’un lieu pour rassembler le collectif. 

La base aujourd’hui est d’avoir un espace en ligne pour échanger, se rassembler, se coordonner et se faire passer les informations importantes. C’est la grande force des outils technologiques qui nous permettent de créer des scenius dont les membres sont dispersés aux quatre coins de la planète. 

Mais les scenius historiques et célèbres nous enseignent également l’importance de se voir en physique. Michael Andrews, chercheur à l’université de Yale, explique notamment que les tavernes et les bars sont des lieux essentiels pour le développement d’une culture de l’innovation. Ces lieux permettent les rencontres fortuites, les discussions informelles et l’exploration d’idées farfelues (et donc de nouvelles idées originales).

Andrews montre que les États américains qui ont imposé une prohibition stricte dans les années 1920 ont enregistré entre 8% et 18% de dépôts de brevets d’innovation en moins, par rapport aux États plus souples.

Pour votre collectif, n’importe quel type de lieu peut faire l’affaire. Si vous n’êtes pas dans la même ville, une retraite d’une semaine dans un Airbnb est une très bonne option. L’important est de rassembler vos membres de manière régulière. Rien ne remplace la richesse, les liens et la proximité qui se crée lors de ces moments.

Les freelances de la Creator Economy sont-ils les artistes du XXIème siècle ?

Les freelances et collectifs qui composent la Creator Economy vont-ils impulser un boom créatif similaire à celui initié par les artistes de la Renaissance ? C’est tout ce que l’on peut espérer.


Quoi qu’il en soit, j’observe que l’infrastructure dont ils ont besoin pour se développer est en train de se mettre en place. De plus en plus d’outils et services se créent pour leur faciliter la vie, à l’image de ce que propose Collective.

Un écosystème complet pour conspirer à leur réussite est en train de se mettre en place. Et c’est une excellente nouvelle.

Article par Valentin Decker, édité par Paulina Jonquères d'Oriola

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