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14 juin 2022

11 min

Et si votre collectif était une DAO… à quoi ressemblerait-il ?

Le moment est enfin venu de lancer votre collectif de freelances. Cela fait plusieurs mois que vous collaborez sur diverses missions avec différents amis freelances et vous vous dites qu’il est temps de passer à la vitesse supérieure. 

Dans votre groupe, chacun est animé par la même énergie et sent l’envie de s’impliquer dans le collectif. Vous décidez d’entamer une réflexion commune sur des questions très concrètes comme la gouvernance, la structure, l’organisation, la hiérarchie ou encore la répartition des missions au sein de votre collectif. Qui fait quoi ? Qui parle avec le client ? Qui s’occupe de la gestion de projet ?

Étant également intéressés par l’univers du Web3 et de la crypto, vous pensez aux fameuses Organisations Autonomes Décentralisées (DAOs, en anglais) qui fleurissent un peu partout.

Ces DAOs vous intéressent car leurs principes de fonctionnement remettent en question la manière traditionnelle de collaborer et de gérer une entreprise. L’organisation ne repose plus sur une hiérarchie forte et un leader qui doit piloter le navire. Dans une DAO, la prise de décision se fait de manière décentralisée, transparente et collaborative. Tout le monde tient la barre.

Vous vous dites que cette vision correspond parfaitement au type de collectif que vous souhaitez créer. Horizontal plutôt que vertical. Collaboratif plutôt que dirigiste. Vous décidez alors d’organiser votre collectif de freelances en vous inspirant du fonctionnement des DAOs.

Dans cet article, je vous propose un tour d’horizon des réflexions à mener, des chantiers à aborder et des décisions à prendre dans cette optique.

Qu’est-ce qu’une DAO ?

Commençons par prendre quelques instants pour définir de quoi l’on parle. Si on doit s’inspirer des DAOs, mieux vaut d’abord comprendre comment elles fonctionnent. Car il faut bien le reconnaître, pour la très grande majorité d’entre nous, le terme est encore obscur.

La définition barbare d’une DAO est la suivante. Il s’agit d’une forme d’organisation décentralisée dans laquelle les règles de gouvernance sont déterminées et automatisées sur une blockchain, via des programmes informatiques. Ces règles sont transparentes et immuables ; une fois définies, elles ne peuvent pas être modifiées.

Pour bien comprendre, prenons les caractéristiques d’une DAO point par point :

  • Une DAO est décentralisée car les décisions sont prises de manière collective, par tous les membres de la DAO (via un système de vote qui repose sur une possession de tokens) ;
  • Une DAO est autonome car elle s’appuie sur des smart contracts, des programmes qui s’exécutent sans intervention humaine, en fonction de certains critères (par exemple : si mon client signe le devis, alors un acompte de 50% du montant de la mission arrive directement sur mon compte en banque). Et ce, de manière transparente et publique.

Très bien, mais qu’est-ce que tout cela signifie concrètement ? En quoi est-ce intéressant ou nouveau ? Patience, nous y venons.

Si les DAOs font l’objet d’articles quotidiens sur votre feed LinkedIn, c’est parce qu’elles réinventent notre manière de travailler, de distribuer la valeur créée au sein du collectif et de prendre des décisions.

Elles appartiennent au collectif, fonctionnent selon des règles collectivement définies (les fameux smart contracts) et permettent à chacun de s’impliquer selon ses envies. 

Par nature, puisque tout est inscrit dans des lignes de codes, les DAOs sont incorruptibles. La seule manière de modifier les règles et de prendre des décisions importantes est d’obtenir la majorité des voies à l’issue d’un vote de la communauté.

Aucun individu ne peut s’octroyer un quelconque avantage supérieur à celui des autres membres de la DAO. Tout comme les règles de gouvernance, les règles de rémunération et de répartition des gains sont également inscrites dans le marbre. 

Chaque membre possède un certain nombre de tokens de la DAO (un peu comme si on détenait les actions d’une entreprise), ce qui lui octroie des avantages : droit de propriété sur la DAO, droit de vote, part de rémunération en fonction de la valeur créée, etc. 

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que n’importe quelle organisation ou cause peut décider de s’organiser sous forme de DAO. Voici quelques exemples concrets :

  • ConstitutionDAO est une DAO qui a été créée pour acheter un exemplaire de la Constitution des États-Unis. Cette DAO a rassemblé plus de 47 millions de dollars de la part de contributeurs individuels qui souhaitaient participer au projet et devenir co-détenteurs de la Constitution. Malheureusement, la DAO n’a pas remporté l’enchère.
  • PleasrDAO est une DAO qui investit collectivement dans des NFT qu’ils considèrent être de grande valeur. Ils ont par exemple acheté un NFT de 5,5 millions de dollars à Edward Snowden.
  • De nombreux protocoles d’échanges de cryptomonnaies (comme Shapeshift par exemple) sont organisés sous forme de DAO.

Si vous avez du mal à bien comprendre les exemples que je viens de citer, pas de panique, ce n’est pas très grave. Une DAO est simplement un mode d’organisation et il est possible d’en créer une pour tout et n’importe quoi. Et donc un collectif de freelance.

Bon, en 2022, c’est encore difficile de créer un collectif de freelances en adoptant ce modèle exact. D’abord parce qu’il n’existe aucune véritable entité juridique pour les encadrer (cela va certainement venir), mais aussi parce qu’il est très complexe de réellement tout inscrire dans le code (sauf à posséder les compétences techniques et à vouloir s’arracher les cheveux).

Pour autant, les parallèles entre le fonctionnement d’une DAO et celui d’un collectif de freelances sont évidents. Les DAOs sont la version évoluée (presque ultime) de ce que peut devenir un collectif. 

Et il est possible, dès aujourd’hui, de s’inspirer des trois grands piliers des DAOs pour votre collectif : la gouvernance, l’organisation quotidienne et la répartition de la valeur créée.

Premier pilier : Penser la gouvernance et la prise de décision de votre collectif comme une DAO

Reprenons donc notre cas pratique fil rouge : vous créez votre collectif en vous inspirant des DAOs.

Le premier chantier que vous allez mener est celui de la création du token de votre collectif. Ce token n’a pas forcément besoin d’avoir une existence réelle, il peut être émis à titre fictif ou symbolique. 

Puisque vous êtes un collectif de freelances, vous n’avez pas d’entité juridique commune (et, donc, pas de moyen pour ratifier l’actionnariat et les prises de participation respectives de vos membres). L’idée de ce token est de répliquer le droit de propriété de chaque membre sur le collectif. 

Si votre collectif s’appelle Amerigo, vous allez donc créer le token fictif $AMERIGO (j’utilise le $ devant AMERIGO pour désigner le token). Pour démarrer, vous allez émettre 1 000 $AMERIGO et en répartir 100 de manière équitable entre les membres fondateurs du collectif.

Si votre collectif rassemble dix freelances, chaque freelance possède donc 10 $AMERIGO. Les 900 $AMERIGO restants vont dans un pot commun (une “pool”) et peuvent être utilisés de différentes manières. Par exemple :

  • Ils peuvent permettre l’arrivée de nouveaux membres dans le collectif (chaque nouveau membre recevra un certain nombre d’$AMERIGO) ;
  • Ils peuvent permettre de récompenser les membres qui s’impliquent dans des missions (pour chaque mission réalisée dans le cadre du collectif, vous gagnez 1 $AMERIGO supplémentaire) ;
  • Ils peuvent être distribués à titre de bonus annuels, afin de récompenser la fidélité des membres du collectif ;
  • Ils peuvent être donnés à des personnes externes qui vont avoir le rôle de conseillers expérimentés afin d’éclairer les décisions collectives prises.

Le plus intéressant ? Ces $AMERIGO désignent non seulement le droit de propriété des membres sur le collectif, mais également leur droit de vote. 

Pour chaque prise de décision importante, vous allez déclencher automatiquement un vote dans lequel les détenteurs d’$AMERIGO peuvent s’exprimer. Le poids de chaque vote dépend ainsi du nombre de tokens que possède la personne. Si je possède 10 $AMERIGO, alors mon vote compte pour 10.

Avec ce système, la prise de décision n’est plus le fait d’un leader ou d’une personne qui se trouve au sommet de la pyramide. Elle devient un acte collectif et décentralisé qui nécessite un consensus majoritaire. Chaque détenteur d’$AMERIGO devient alors force de proposition : nouvelles cibles de prospection pour le collectif, évolution du positionnement, actions de communication, système de rémunération, choix des missions, nouvelle recrue, etc.

Cette répartition des tokens renforce le sentiment d’appartenance de vos membres à votre collectif. Vous passez au-delà du stade “je te fais bosser vite fait sur une mission ponctuelle”.

À la manière des DAOs, votre collectif est détenu et piloté par le collectif dès le premier jour.

Second pilier : s’organiser comme une DAO

Votre second axe de réflexion concerne l’organisation et la gestion quotidienne du collectif.

S’il n’y a pas de leader, comment savoir qui fait quoi ? Qui s’occupe de répartir les tâches ? Qui veille à ce que les deadlines soient respectées ?

Le fonctionnement des DAOs repose sur une organisation ouverte et fluide. Les rôles et les missions de chacun n’ont rien de définitif ou d’attitré. Tout peut évoluer et être réinventé à chaque occasion. 

Cela ne signifie pas l’anarchie pour autant (voir à ce sujet notre article sur la gouvernance au sein des collectifs). La règle d’or est celle de la coopération. Avec deux éléments indispensables :

  • la volonté individuelle d’implication des membres du collectif ;
  • l’orchestration collective de ces volontés individuelles en un tout cohérent, par rapport à un objectif identifié.

Concrètement, pour toute nouvelle mission que va effectuer votre collectif, chaque freelance du groupe peut :

  • se proposer pour en être le chef de projet interne et s’assurer que les choses avancent dans la bonne direction ;
  • se proposer d’être l’interlocuteur du client et de gérer la relation commerciale (Collective observe très concrètement que les clients préfèrent avoir un interlocuteur unique) ;
  • décider de s’impliquer au niveau opérationnel (design d’une page, rédaction de la copy, etc.) dans la mission proposée.

Chaque personne, en fonction de ses compétences, de ses préférences et de son temps disponible, peut décider de son implication dans la mission. Avec le niveau d’intensité souhaité.

Ce fonctionnement permet de gagner en agilité et de monter en charge. 

Dans un collectif traditionnel, le chef de projet du collectif constitue souvent le baromètre du volume de travail qu’il est possible d’accepter. S’il n’a plus le temps pour gérer de nouvelles missions, alors les nouveaux projets et nouvelles opportunités sont mis en pause. Et ce, peu importe si les freelances du collectif possèdent la bande passante qui permettrait de les accomplir malgré tout.

Résultat, le chef du projet (pour les collectifs “traditionnels”) est souvent un goulot d'étranglement.

Dans un collectif qui s’inspire des DAOs, tout le monde peut s’impliquer dans la gestion d’une mission. Le goulot d’étranglement devient la disponibilité globale du collectif ; et non plus celle d’une seule personne.

Le bon fonctionnement d’une organisation comme celle-ci nécessite tout de même une rigueur supplémentaire. Pour que la liberté et la fluidité que je viens de décrire s’expriment à leur plein potentiel, elles ont besoin d’un cadre.

Dès le début de votre collectif, il me paraît déterminant de vous harmoniser sur un guide de fonctionnement et sur plusieurs règles communes fondamentales.

  • Avec quels types de clients travaillez-vous ?
  • Faut-il un nombre minimum de $AMERIGO pour prétendre au rôle de chef de projet interne d’une mission ?
  • Comment fixer le prix de vos prestations ?
  • Quel délai prévoir pour x ou y tâches ? 
  • etc.

Ici encore, tout est soumis au consensus collectif (et peut évoluer si le groupe le décide).

Un bon collectif-DAO est un collectif qui met en place très tôt des process. Le but n’est pas de brider la créativité, mais de transmettre les bonnes pratiques du collectif à chaque personne qui fait le choix de s’impliquer. 

Idéalement, chaque projet doit être documenté. Une trace des décisions importantes doit être conservée. Non seulement pour mettre de l’huile dans les rouages à tous les étages, mais également pour anticiper les évolutions du collectif (notamment l’arrivée de nouveaux membres) et désamorcer les potentiels conflits. Rien n’est caché ou confidentiel. Les tenants et aboutissants de chaque projet et décision sont disponibles de manière transparente. 

Flavie Prévot, membre de Fleet, un collectif qui aide les freelances à faire la transition du web2 vers le web3, m’explique justement que chaque membre de son collectif est très rigoureux dans le tracking de son temps. “Comme à l’usine” me dit-elle. 

Dans ce genre d’organisation, l’ennemi de la bonne collaboration s’appelle le flou et l’approximation. 

Troisième pilier : répartir la valeur comme une DAO

Nous arrivons au dernier chantier à mener : la rémunération de chacun et la répartition du trésor collectif. 

Pour que les deux points que je viens d’évoquer fonctionnent (gouvernance décentralisée et organisation fluide, basée sur le volontariat), ils doivent se refléter dans le système de rémunération du collectif. Vous vous doutez bien que ce système ne peut pas fonctionner si une ou deux personnes s’octroient la majorité des gains, en haut de la pyramide. 

Et c’est encore ici la grande force des DAOs : les récompenses sont distribuées de manière systématique et transparente, en fonction des règles établies par le collectif. Avec un niveau de rémunération qui dépend de l’implication de chaque individu dans le collectif et la mission.

Par exemple, on peut très bien imaginer que l’argent récolté à la fin d’une mission soit réparti de trois manières différentes :

  1. Une première pool, dédiée à la récompense des membres du collectif de manière fixe en fonction (1) de la mission effectuée, (2) des compétences déployées et (3) du temps passé ;
  2. Une seconde pool, dédiée à la récompense des membres du collectif de manière variable. Ici, la part reçue dépend du nombre de tokens $AMERIGO détenus ;
  3. Une troisième pool, dédiée au collectif et à la constitution d’une trésorerie commune.

Plus intéressant encore, le système de tokens permet de gamifier le fonctionnement du collectif. Vous vous souvenez de la pool commune qui compte 900 tokens $AMERIGO non-distribués ? Ces tokens peuvent être utilisés pour récompenser davantage les individus qui s’impliquent.

Par exemple : 

  • Pour chaque mission effectuée, chaque membre gagne $1 AMERIGO supplémentaire ;
  • Pour chaque année passée dans le collectif, chaque membre gagne $10 AMERIGO en plus ;
  • etc.

Dans un tel système, mes intérêts en tant qu’individu sont alignés avec ceux du collectif. Si le collectif gagne, alors je gagne aussi et ma fidélité est valorisée. Cela renforce encore le sentiment d’appartenance et la volonté d’implication de chacun dans le collectif.

Flavie Prévot de Fleet m’explique également que les tokens sont très utiles pour récompenser l’implication des membres qui travaillent sur le collectif. 

C’est vrai, car comment faire pour récompenser une personne qui ne s’implique pas pour une mission client, mais qui travaille sur le rayonnement du collectif en lui-même (communication, création d’un site, animation de communauté, etc.) ? 

Pour un collectif classique traditionnel, cela serait compliqué. Il faudrait piocher dans le trésor collectif ou s’arranger d’une autre manière.

Les collectifs-DAO n’ont pas ce problème ; ils peuvent distribuer des tokens pour récompenser la personne qui s’implique (d’où l’intérêt de la pool de récompense variable). Et comme me l’explique Flavie, les tokens n’ont pas forcément besoin de toujours être rattachés à des récompenses monétaires. Ils peuvent donner accès à d’autres avantages : accès à des bureaux, programmes de formation, déblocage d’un badge spécial d’appartenance au groupe, etc. 

C’est particulièrement intéressant dans une optique de réduction des inégalités entre les hommes et les femmes au sein d’un collectif. Laetitia Vitaud explique par exemple que les femmes ont tendance à davantage s’impliquer dans le bien être collectif et à effectuer des tâches qui ne seraient pas valorisées financièrement dans un collectif traditionnel. Un collectif qui s’organise sous forme de DAO n’a pas ce problème.

Un dernier point pour comprendre l’utilité et les cas d’usages des tokens dans une optique de répartition de la richesse créée ?

Rappelez-vous que les tokens symbolisent également un droit de détention du collectif. Et celui-ci a une valeur.

Imaginons qu’au démarrage du collectif, vous possédiez 10 $AMERIGO. Votre stock d’$AMERIGO va augmenter en fonction de votre implication : +1 $AMERIGO pour chaque mission client, + 10 $AMERIGO par année passée dans le collectif, + 15 $AMERIGO pour votre travail effectué sur le collectif, etc.

Au bout de trois ans, vous vous retrouvez avec un joli stock de 72$ AMERIGO. Imaginons qu’à ce moment, vous décidiez de quitter le collectif pour partir sur un autre projet. Vous pouvez alors revendre vos 72 $AMERIGO pour matérialiser votre départ (soit à certains membres de manière individuelle, soit au collectif en lui-même). 

Votre implication est, une nouvelle fois, récompensée. 

Le niveau supérieur du collectif

Bien qu’encore difficilement applicable, le modèle des DAOs est une très belle inspiration pour les collectifs qui veulent se développer, sans pour autant se transformer en agence ou véritable entreprise.

En écrivant cet article, je ne cessais de me répéter que le fonctionnement actuel d’un collectif de freelances présente plusieurs points de similarités importants avec celui d’une DAO. Une organisation horizontale, une prise de décision collégiale, une implication de chacun basée sur le volontariat ou encore une répartition égalitaire des gains. 

Suivre le modèle des DAOs revient ainsi à pousser davantage le curseur de ces éléments et à se doter des bons outils pour matérialiser cette organisation. Via, notamment, des règles transparentes de gouvernance, la documentation rigoureuse des projets menés et un système (fictif) de tokens qui permet de récompenser chaque membre.

La grande avancée permise par les DAOs n’a finalement rien de technologique. Ce que ce mode d’organisation permet, c’est une collaboration horizontale à grande échelle, sans couche de management. 

Tout l’enjeu est de créer un cadre robuste et communément admis pour laisser la créativité de chacun s’exprimer. Et je suis sûr que cela vous inspire.

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