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20 juillet 2022

11 min

Les collectifs sont-ils des “firmes” comme les autres ?

Alors que les crises se succèdent (climatiques, économiques, géopolitiques), les Etats sont aujourd’hui contraints de repenser leur stratégie. A l’échelle des entreprises, des problématiques similaires ressurgissent, notamment autour de l’internalisation et externalisation. Après un plongeon dans l’Histoire de la pensée économique, notre experte Laetitia Vitaud revient sur cette question très contemporaine, et l’analyse au regard d’un nouveau phénomène : les collectifs de freelances. Et si, au fond, c’était la définition même de la firme qui était aujourd’hui questionnée ?

Les collectifs de freelances sont-ils l'entreprise de demain ?

Entre la pandémie de Covid, les catastrophes climatiques et l’invasion de l’Ukraine, beaucoup des réalités économiques que nous prenions pour acquises sont remises en question. Nous découvrons les ruptures d’approvisionnement, les difficultés de recrutement, le risque de pénurie énergétique, l’inflation massive et les activités à l’arrêt faute de travailleurs. À l’échelle des États, cela questionne de manière nouvelle la stratégie de souveraineté économique pour mieux contrôler les approvisionnements nécessaires (matières premières, composants, énergie, nourriture, médicaments). De plus en plus, on se demande s’il ne faudrait pas être moins dépendant des autres pays, même si produire chez soi, c’est plus cher…

À l’échelle des entreprises et des organisations, ce sont des questions similaires qui se posent. Comment faire évoluer sa stratégie ? Par exemple, que faut-il faire en interne ou externaliser ? Quels sont les nouveaux risques qui pèsent sur l’activité ? Et en particulier, comment collaborer avec des travailleurs qui ne semblent plus « alignés » avec les modèles existants ? Au-delà de cela, c’est la définition même d’une entreprise qui est remise en question. Depuis des décennies, les entreprises sont de plus en plus chaque jour plus fragmentées. Prestataires, freelances, intérimaires sont de plus en plus nombreux : ne font-ils pas aussi partie de l’entreprise ?

D’après l’INSEE, l’entreprise est une « unité économique, juridiquement autonome dont la fonction principale est de produire des biens ou des services pour le marché ». Cette définition semble pouvoir se prêter à des modèles pluriels et en évolution constante. Après tout, une « unité économique » ouverte et sans salariés peut tout aussi bien être une entreprise. Face aux mutations du monde du travail, l’entreprise de demain sera probablement contrainte de développer de nouvelles modalités de travail, parmi lesquelles les collectifs de freelances qui s’inventent aujourd’hui.

Dans cette réflexion sur l’avenir de l’entreprise et l’arbitrage stratégique interne / externe, j’éprouve le besoin de me plonger dans l’histoire de certains concepts économiques. Dans cet article, je voudrais tout d’abord revenir sur la célèbre « théorie des coûts de transaction » mise au point par l’économiste (nobellisé) Ronald Coase. Pour lui, la « firme » (l’entreprise) existe comme une alternative au marché quand les coûts de transaction sont trop importants…

La « nature de la firme », c’est de faire mieux que le marché

C’est en 1937 que Ronald Coase publie son article intitulé “The Nature of the Firm” dans lequel il s’interroge sur la raison pour laquelle la firme (l’entreprise) existe. Pourquoi se met-on à embaucher des gens et à internaliser des transactions que l’on pourrait faire exclusivement sur le marché auprès de divers acteurs qui connaissent leur métier ? C’est à cause des coûts de transaction, ces coûts liés aux échanges effectués sur un marché. En effet, le marché étant imparfait—, la concurrence pure et parfaite chère aux économistes libéraux classiques n’existe pas—. iIl faut chercher l’information, négocier des contrats et en vérifier la bonne exécution, ce qui coûte du temps et des ressources précieuses. 

Du coup, pour Coase, la firme existe car l’internationalisation de certaines transactions (le fait de faire en interne plutôt que d’acheter à l’extérieur, sur le marché) permet de produire à un coût inférieur : « Lorsque l’on souhaite opérer une transaction sur un marché, il est nécessaire de rechercher son ou ses contractants, de leur apporter certaines informations nécessaires et de poser les conditions du contrat, de conduire les négociations instaurant ainsi un véritable marché, de conclure le contrat, de mettre en place une structure de contrôle des prestations respectives des obligations des parties, etc. »

On distingue 3 types de coûts de transaction :

  • Les coûts de recherche et d’information : l’accès à l’information est incertain donc il faut dépenser des efforts (et de l’argent) pour prospecter, étudier le marché, comparer le rapport qualité/prix des diverses prestations existantes… C’est vrai pour les biens comme pour les services. Comment savoir si le travail fourni sera de qualité ?
  • Les coûts de négociation et de décision : face à l’incertitude de marché, il faut néanmoins prendre une décision pour avancer, puis négocier le prix et les conditions de la prestation choisie, rédiger un contrat, etc. 
  • Les coûts de surveillance et d’exécution : hélas, la transaction ne se fait pas parfaitement sans qu’on ne trouve quoi que ce soit à redire ! Quiconque suit des travaux d’artisan chez soi sait que les choses n’avancent pas sans heurts une fois le devis signé. Il faut contrôler la qualité de la prestation, en vérifier la livraison, relancer les fournisseurs, etc.

Quand ces coûts sont élevés, il est souvent possible de faire moins cher en internalisant la prestation. Par exemple, si on a régulièrement besoin d’une voiture pour son activité, il devient plus intéressant d’acheter et d’entretenir sa propre voiture plutôt que de faire la queue toutes les semaines chez le loueur de voiture. Autre exemple : plutôt que de recruter des bras chaque jour pour faire tourner les usines, il devient plus intéressant de les salarier, de les fidéliser et de leur offrir une bonne protection sociale. Coase a élaboré sa théorie après avoir étudié, dans les années 1930, les usines de Ford dont l’innovation principale a consituésté à créer un contrat social salarié avantageux qui fidélise la main-d'œuvre. En bref, c’est ça, la « nature de la firme ».

Mais les coûts de transaction sont partout

Cela serait trop simple s’il suffisait de tout internaliser pour faire l’économie des coûts de transaction ! En réalité, il y a des coûts de transaction partout, y compris à l’intérieur des organisations : après tout, qu’est-ce qu’un département RH si ce n’est un « coût de transaction » lié au recrutement et à la gestion du personnel nécessaire à l’entreprise ? Sujet éminemment complexe, l’économie des coûts de transaction (ECT) fait donc l’objet de développements ultérieurs au cours du XXe siècle. C’est un autre économiste, Oliver Williamson, qui jette des bases théoriques qui auront une influence déterminante sur les réflexions de stratégie des entreprises.

Williamson poursuit les réflexions de Coase sur la « nature » de la firme : « j’analyse les entreprises en tant qu’institutions et formes de gouvernance. La gouvernance désigne les moyens de contrôle et de guidage, le cadre contractuel dans lequel se situe une transaction » explique-t-il. Il s’intéresse avant tout aux modalités du management des personnes. Pour lui, l’entreprise est une entité de gouvernance qui est une construction organisationnelle. Soit cette entité décide de faire, soit de faire faire (par exemple, sous-traiter l’accueil téléphonique à une société externe plutôt que d’embaucher une personne en interne pour s’en charger).

Il existe des coûts de transaction variables dans 3 modèles distincts :

  • Le marché (via le système des prix), comme déjà évoqué par Ronald Coase ;
  • L’entreprise (l’organisation et son fonctionnement s’accompagnent de coûts : plus l’organisation est grande, plus les coûts bureaucratiques peuvent être importants, ce qui renchérit les transactions) ;
  • Les formes hybrides de collaboration (contrats divers, par exemple, embaucher un freelance pour travailler avec l’équipe interne).

La question des coûts de transaction n’est pas aussi simple qu’on pourrait le penser en regardant l’analyse de Coase. Il peut être plus coûteux de faire tourner une usine à gaz en interne que d’acheter des prestations sur le marché. Seule une analyse fine permet de déterminer la modalité de transaction la plus avantageuse. L’un des objectifs de la stratégie d’entreprise consiste précisément à adapter le véhicule de la transaction en fonction des situations. 

Ils sont en baisse grâce à internet

Les technologies ont un impact fondamental sur ces coûts. Ainsi, depuis le développement des réseaux internet et des plateformes numériques, le sujet des coûts de transaction connaît un regain d’intérêt. En 2006, deux économistes, Don Tapscott et Anthony Williams, y ont consacré un livre intitulé Wikinomics, dans lequel ils expliquent que l’économie traditionnelle est chamboulée par le web 2.0 qui permet aux utilisateurs de participer à la création des produits (comme dans le modèle de Wikipedia, d’où le titre de leur livre). 

De nombreuses applications et entreprises se développent en s’inspirant de cette idée : c’est à l’extérieur d’elles que la valeur se crée. Uber ne salarie pas les chauffeurs inscrits sur la plateforme. Airbnb n’achète pas les logements mis en location sur son site. Wikipedia n’embauche pas les rédacteurs à l’origine des articles mis en ligne sur son encyclopédie. Des entreprises plus anciennes choisissent de s’en inspirer aussi : par exemple, Procter & Gamble préfère obtenir la moitié de ses brevets en dehors de l’entreprise (et les revendre plus tard) ; dans l’industrie automobile, une voiture est construite en partie par des entreprises externes (qui s’occupent par exemple de l’électronique)—les fleurons automobiles allemands reposent sur un réseau externe pluriel de PME du Mittelstand

À partir du milieu des années 2000, on se met alors à reparler du travail de Coase pour expliquer la « disparition » de la firme. Puisque les coûts de transaction baissent grâce au déploiement d’internet, à la révolution de l’open source et à la montée du freelancing, que reste-t-il de la « firme » traditionnelle, se demande-t-on alors. « Les entreprises doivent réduire la voilure jusqu’à ce que les coûts de réalisation en interne ne dépassent pas les coûts de réalisation à l’extérieur » écrivent Tapscott et Williams dans leur livre.

Les collectifs de freelances : une nouvelle voie ?

En fonction des situations démographique, climatique ou géopolitique, les coûts de transaction sont en constante évolution. Aujourd’hui, les coûts de transaction concernant les prestations de travail sont en augmentation. Que cela soit pour recruter et retenir des salariés ou pour sélectionner (séduire) et faire travailler des travailleurs indépendants. En cette période inflationniste, on observe une sorte de convergence des coûts de transaction entre le salariat et le travail indépendant. Selon les métiers, les secteurs et les zones géographiques, les donneurs d’ordre doivent opter pour une voie ou pour une autre, embaucher ou acheter des prestations comme ils le peuvent.

La situation « pénurique » s’explique en partie par le fait qu’il existe de nouvelles options professionnelles pour les travailleurs. Un emploi faiblement rémunéré et accompagné de contraintes et de rigidités fortes attire moins qu’un autre emploi dont les conditions de travail sont plus flexibles. Si l’on prend l’exemple d’un travailleur plus privilégié : un ingénieur informatique préfère, quand c’est possible, travailler en direct avec son client et choisir ses missions plutôt que de se voir imposer des horaires et des projets dans une ESN

Alors que les coûts de transaction sont en augmentation, les collectifs de freelances apparaissent comme une nouvelle voie : 

  • Du point de vue des travailleurs, il semble y avoir l’avantage : pour certains, il devient possible de choisir ses missions et ses collègues et même d’appartenir à plusieurs collectifs. La plus grande autonomie au travail réduit ces petites frictions du quotidien (par exemple, plus besoin de recruter une baby-sitter pour faire acte de présence à une réunion mal placée dans l’emploi du temps !) La maîtrise de la grille tarifaire réduit l’opacité des conditions de rémunération (or l’opacité est un coût de transaction). 
  • Du point de vue des entreprises, puisque les coûts de transaction sont élevés pour l’embauche de travailleurs mais aussi pour l’achat de prestations dans des sociétés de service (d’autant plus qu’il y a peu de visibilité sur la qualité et le phénomène de sous-traitance en cascade), les collectifs de freelances offrent plus de transparence puisque les clients savent très précisément quels freelances vont être engagés sur leur projet, et à quel prix. Cela réduit dans le même temps les coûts liés à la négociation.  Sans intermédiaire, les clients peuvent aussi piloter leur projet au plus près de leur prestataire, réduisant ainsi les coûts de surveillance et d’exécution. 

Les collectifs de freelances sont-ils donc les « firmes » de demain ? En tout cas, ils pourraient être un modèle « hybride » de collaboration plus favorable dans un environnement technologique qui a banalisé le télétravail. Ce qui est sûr, c’est que l’analyse de Ronald Coase n’a pas fini de nous faire réfléchir…

Article par Laetitia Vitaud, édité par Paulina Jonquères d'Oriola

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